Nantes Révoltée

Actualités en direct, infos sur les luttes environnementales et sociales à Nantes et dans le monde

INTERVIEW : UN TATOUEUR FRANÇAIS DANS UNE PRISON COLOMBIENNE

septembre 28, 2021

«En Colombie comme en France, il n’y a aucun respect des droits de l’Homme pour les prisonniers»


Inocent Kid, du nom du compte Instagram éponyme, a passé 18 mois dans la prison de La Picota, à Bogota, en Colombie. Il a été extradé en janvier dernier et est actuellement incarcéré en France.

Tatoueur, il s’est fait connaître sur internet, publiant des photos et vidéos des tatouages qu’il faisait sur les détenus, ainsi que son quotidien en prison.

Détenu à Bogota dans un pôle spécial, celui des extraditions, avec un fonctionnement proche de l’autogestion, il est désormais dans une maison d’arrêt française qui diffère en tout de ce qu’il a connu pendant plus d’un an et demi. Il livre ainsi un regard unique sur les différents régimes d’incarcération. Entretien :

«Ça faisait trois ans que j’habitais en Colombie quand je me suis fait interpeller. J’ai fait 43 jours de garde à vue, puis on m’a placé dans un quartier de haute sécurité spécial extradition, ce n’était que des cas Interpol ou DEA [Drug Enforcement Administration, la police anti-drogue des USA], on était tous dans l’attente d’être extradés.»


«Il y a une sorte d’autogestion, c’est une communauté»


On était 6 dans une cellule faite pour deux personnes. Les repas qu’ils distribuent là bas ne sont pas des portions humaines mais on n’était pas autorisés à cuisiner, contrairement aux prisons françaises. On le faisait quand même à l’aide d’une chauffe artisanale mais si les gardiens passaient et voyaient ça, ils la prenaient. Pour manger correctement, on était obligés d’acheter de la nourriture en contrebande. Pour te donner un exemple, là bas un œuf vaut l’équivalent de 5 euros, et le kilo de viande presque 100 euros.

Et encore, là où j’étais on était bien, dans une prison classique colombienne, les gars dorment dans les couloirs par terre, il faut payer pour dormir dans un lit ou dans un hamac, il y a une surpopulation énorme.

Dans les cellules, il n’y avait pas de frigo, pas de télé, tout ce qu’on avait a été acheté par les internes [les détenus]. On achetait le matériel à l’extérieur via nos familles ou sur internet, et ensuite on devait payer les gardiens pour le faire rentrer. Par exemple, on a acheté le gymnase, les paniers de basket, la table de ping-pong, les jeux de société, les cages de foot..

On a aussi refait la peinture et c’est nous qui l’avons payée. Toute l’installation électrique c’est nous qui la faisions avec des bouchons de bouteilles.

On n’avait pas d’eau chaude pour se doucher, donc on a volé un bac des poubelles qu’on remplissait d’eau et qu’on chauffait avec une résistance. C’était vraiment de la débrouille.

Il y a une sorte d’autogestion là bas : on payait un impôt de 100 000 pesos par mois [environ 30 euros] pour payer ceux qui faisaient le ménage du pavillon, qui servaient la nourriture, celui chargé de prendre les rendez-vous médicaux etc..

C’est comme un petit village, tous les travaux sont faits et payés par les détenus, l’administration pénitentiaire ne paye rien et ne propose rien : pas de boulot, pas d’atelier, pas de cours. Il y avait des cours d’anglais car un interne parlait anglais, ça marchait comme ça.

Chacun fait de son mieux pour que ça se passe bien là bas. On est tous solidaires, on se respecte, on respecte le lieu. C’est une communauté. On faisait souvent des réunions, si quelqu’un a quelque chose à dire c’est à ce moment là que ça se passe.

On a élu 5 détenus pour qu’ils gèrent le pavillon, c’est la junta directiva. Ils font des réunions avec l’administration pénitentiaire, s’il y a une bagarre, ce sont eux qui envoient les internes en garde à vue, qui collectent l’argent et qui payent ceux qui travaillent. Ils jouent au poker, et 12% du poker est reversé dans le pavillon pour arranger les fours, les télés etc.

– Pourquoi as-tu commencé le tattoo? Parle-nous de ton travail dans la prison.

Je tatouais déjà avant de rentrer en prison, pour rigoler, sur mes potes, mais c’est vraiment une fois ici que j’en ai fait mon travail.

En garde à vue j’ai payé un des policiers pour qu’il me ramène des aiguilles et de l’encre et j’ai tatoué les détenus et les policiers. En échange, ils me laissaient un peu de liberté, me ramenaient des bières, j’avais le droit d’utiliser le téléphone etc. Quand je suis arrivé dans la prison j’avais déjà un bon niveau.

C’était la débrouille. Si tu veux faire de l’argent, tu bosses, tu fais tous les petits taffs qu’il est possible de faire. Il n’y avait pas de machines à laver, donc tu peux laver les habits des autres par exemple. Moi je tatoue, c’est mon travail. J’allais mettre en place des rendez-vous pour tatouer des gens de l’extérieur mais avec le Covid ça n’a pas été possible car les visites ont été suspendues. Mais en théorie ça aurait été possible : ce n’était pas des parloirs comme en France, les visites étaient toute la journée de 8h à 16h, et tu peux faire ce que tu veux.

Beaucoup de monde pense que c’était du tatouage de gang mais je faisais surtout des trucs par rapport à la famille, les internes voulaient avoir le nom des gens de leur famille sur leur peau, ou des choses en rapport avec la liberté. C’était que des gros poissons, ils n’avaient rien à prouver. Grâce au tattoo, j’ai réussi à gagner la confiance et le respect de tout le monde, j’ai créé une sorte de proximité avec les gens, ça m’a bien aidé. C’est une bonne expérience.

Après ma sortie, je vais continuer avec le tattoo sans machine, à l’aiguille [handpoke tattoo], et je vais essayer d’ouvrir un studio de tatouage. Ça fait partie de mon identité maintenant.

– Pourquoi avoir créé un compte Instagram où tu montrais la vie en prison ?

Je pense que c’est un tabou et que beaucoup de monde se pose des questions sur la vie en prison. Je voulais montrer qu’il n’y avait pas que des bagarres, du négatif, mais aussi du talent, du rire, de la couleur, et beaucoup d’ingéniosité. Aussi pour que ma famille puisse suivre mon quotidien sans trop s’inquiéter.

– Tu as été extradé en janvier dernier en France. Où en es-tu aujourd’hui, as-tu été jugé ?

Je suis encore en mandat de dépôt. C’est une affaire criminelle, ça peut être long. Je n’ai toujours pas de date de procès.

– La vie carcérale en France doit être bien éloignée de celle en Colombie. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

Ça n’a rien à voir. Ici on dépend totalement de l’administration pénitentiaire. En revanche, on a un frigo, la télé, au niveau du confort c’est mieux et heureusement, vu qu’on passe 22h sur 24 en cellule. J’ai l’impression qu’en détention ici il y a beaucoup de personnes qui devraient être en hôpital et pas en prison, et il n’y a personne pour s’occuper d’eux, alors qu’en Colombie les détenus qui géraient le pavillon s’occupaient des cas compliqués.

L’ambiance est différente, ici tu sens plus la tension du fait d’être enfermé toute la journée. Les promenades partent souvent en bagarre, c’est plus pesant qu’en Colombie. Je pense que la musique joue beaucoup : en Colombie on écoutait tout le temps de la salsa, ici ils n’écoutent que du rap, ça donne envie de tirer sur des grands mères.

En Colombie il y avait plus de dialogue entre surveillants et détenus, ils étaient plus à l’écoute, plus compréhensifs, ils fermaient les yeux sur des tas de choses mais cela faisait que tout le monde était tranquille alors qu’ici c’est l’inverse, ils serrent la vis donc forcément ça pète au bout d’un moment. Je regrette l’ambiance de la Colombie: on était tous solidaires, tous souriants, on était plus débrouillards, alors qu’ici les gens sont beaucoup plus stressés, électriques.

Je trouve que c’est plus dur en France, psychologiquement. Toutes les semaines on apprend que quelqu’un s’est suicidé.

Ici, pour 2 minutes de retard au parloir tu ne rentres pas, alors qu’en Colombie ils étaient plus humains, il y avait toujours moyen de s’arranger.

Ce qui m’a choqué c’est que je partais de la Colombie, un pays du tiers monde, pour arriver en France, mon pays, le pays des droits de l’Homme, je pensais que ça allait être différent mais non, c’est pareil : de la surpopulation, on a les grilles aux barreaux alors que c’est interdit, ils préfèrent payer des amendes plutôt que de les enlever..

En fait, même ici il n’y a pas de respect des droits de l’Homme pour les prisonniers.

J’étais plus serein quand je suis arrivé que depuis que je suis ici. Je retrouve des émotions que j’avais perdues : la nervosité, être sur le qui-vive tout le temps, la méfiance. J’ai été déçu, je m’attendais à autre chose, je ne sais pas vraiment à quoi, mais pas à ça…

– As-tu des réflexions sur la prison, sur l’enfermement ?

Je trouve que ce n’est pas une solution, au contraire, ça détruit, ça détruit professionnellement. Beaucoup de souffrance pour pas grand chose. C’est un gouffre.

Je pense que la prison est surtout une punition plutôt qu’une question de réinsertion. Le coté réinsertion on ne le retrouve ni là bas ni ici. Au sein de la prison il n’y a rien qui sert vraiment à se réinsérer, au contraire.

L’enfermement, que ce soit en Colombie ou en France, dans les deux cas c’est nul. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à changer pour arriver à ce que cela serve, que ça aide les gens, la société, il reste encore un long chemin.

– Un dernier mot ?

Je tiens à remercier tous les gens qui m’ont appuyé, mes amis, ma famille, tous les gens qui m’ont envoyé du soutien via Instagram et qui m’ont aidé à garder la tête haute et à tirer profit de cette situation.Big up à tout le monde et j’espère être bientôt dehors pour pouvoir tatouer et rendre la pareille.

Merci également à Nantes Révoltée pour cet article.»

➡️ Pour suivre le travail d’Inocent Kid et le soutenir, instagram : Inocent_Kidd

25k
fb-share-icon184932
27k
Cette article a 67 vues