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IL Y A DEUX ANS : L’INSURRECTION DES GILETS JAUNES

novembre 17, 2020

« On était à deux doigts que ça tombe », Le directeur de cabinet du Président de la République, le 2 décembre 2018.

VOLCAN

« Bloquons tout ! Arrêtons d’en parler faisons-le ! » C’est le slogan qui s’affiche en gros caractères, à côté d’une carte de France entravée par des chaînes. Un plan d’action. Le message circule massivement sur internet pendant l’automne 2018. Il passe de mains en mains au bord des routes, à côté des stations services ou des centres commerciaux. Cette fois-ci, ce n’est pas une déclaration de principe ou une menace : c’est une promesse. Nous sommes au début du mois de novembre 2018. Et partout dans le pays, de petits groupes se retrouvent, discutent, s’organisent. L’initiative fait suite à une pétition, signée par des centaines de milliers de personnes, contre la hausse du prix de l’essence. L’objectif ? Prendre les ronds-points, les routes et les centres névralgiques. Paralyser le pays.

Depuis son élection, Macron avait mis en marche un véritable rouleau compresseur d’une extraordinaire violence. Quelques mois plus tôt, au printemps, il avait attaqué simultanément les étudiants, en envoyant les CRS jusque dans les universités, les cheminots, et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, prise d’assaut de façon spectaculaire, avec des milliers de gendarmes, des blindés militaires et des hélicoptères. Macron écrasait toutes les résistances sur son passage. Même un épisode aussi incroyable que l’affaire Benalla pendant l’été ne l’avait pas fait trembler. Au plus fort de l’un des pires scandales d’État contemporains, il avait provoqué devant les caméras : « qu’ils viennent me chercher !».

CHAMP DES POSSIBLES

Ce qui se joue à l’automne 2018 bouleverse toutes les règles du jeu. Le 17 novembre, des centaines de milliers de personnes sont sur les ronds-points. Une marée jaune, qui ne se contente pas de défiler entre deux boulevards avant de disparaître sans laisser de trace. Ce jour-là, les centres commerciaux du pays sont déserts, et les grands groupes se plaindront bientôt de millions d’euros de pertes. Des quatre-voies, des ponts et des ronds-points névralgiques sont occupés dans toute la France. Des affrontements éclatent sur le périphérique de Nantes comme au cœur de Paris, ou devant une sous-préfecture bretonne. En Moselle, des CRS reçoivent des cocktails Molotov, alors qu’à Nice, une opération « péage gratuit » est organisée. Sur l’île de la Réunion, c’est déjà l’insurrection. Les gestes de désobéissance, de résistance, de révolte, sont innombrables. Hétérogènes. Simultanés. Incontrôlables. Des cabanes apparaissent sur des milliers de ronds-points.

Les Gilets Jaunes n’attendent pas. Le soir même sur les réseaux sociaux, ils promettent un Acte II. Pour beaucoup, c’est une première expérience de la rue. Personne ne s’imagine aller négocier des miettes avec les autorités, écrire un tract illisible ou défiler en silence loin des lieux de pouvoir. Le président est à l’Élysée ? Déferlons sur la plus belle avenue du monde, à deux pas de son palais. L’essence est trop chère ? Organisons des blocages autour des grandes raffineries du pays. Le gouvernement ne nous écoute pas ? Occupons sans limite. Le champ des possibles est grand ouvert.

GRANDE PEUR

A Nantes, les poids lourds saluent les Gilets Jaunes sur les ronds-points à coups de klaxon bruyants. La nuit, il gèle. Le jour, il pleut. Certains Gilets Jaunes vont tenir dans ce froid humide pendant des jours. Certains se vantent d’avoir détruit plusieurs radars sur le périph’, ou bloqué en pleine nuit le pont de Cheviré qui enjambe la Loire. Des scènes similaires ont lieu partout en France. Alors que l’hiver arrive, la détermination est sans faille.

Le 24 novembre, des manifestations sont organisées partout. Mais ce sont les images des Champs-Élysées qui font la « une ». Au cœur de Paris, les premiers affrontements éclatent dès le matin. L’émeute va durer 10 heures. Des barricades sur l’une des artères les plus connues du monde. Des pavés dans la vitrine du pays. La brume persistante des gaz se mêle aux décorations de Noël, envahit les boutiques de luxe. Le nombre de barricades de toutes les tailles, perdues puis reconstruites est impressionnant.La composition de la foule est d’une grande diversité. Quand la nuit tombe, une bouche à incendie crache un geyser d’eau. L’auvent d’un restaurant de luxe prend feu. Des décorations de Noël se consument. La voiture d’un commissaire est incendiée, une boutique de luxe est pillée. Et le bruit de l’hélicoptère.

Le samedi suivant, c’est l’Acte 3. Insurrection dans la capitale. Les rues de Paris n’avaient pas vécu un tel soulèvement depuis plusieurs décennies. Des dizaines de milliers de manifestants venus de Valence, de Brest, de Pau ou de Beauvais débordent littéralement le dispositif policier. La police est mise en déroute. L’Arc de Triomphe est envahi, et couvert de tags. L’émeute se répand pendant des heures dans la capitale. Les rues les plus touristiques de France sont transformées en champs de bataille. Des CRS à court de grenade, jettent des pierres sur les Gilets Jaunes. Des hôtels particuliers appartenant aux grandes fortunes sont en feu. Le soir, on compte des centaines de barricades. Une centaine de véhicules se sont consumés. Il se raconte même que des grappes de manifestants ont atteint les grilles de l’Élysée dans la soirée. Un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur annonce ce soir là, dépité, au ministre de l’Intérieur : « on a perdu ».

LIQUEFACTION

Entre le 1er et le 8 décembre, le pouvoir est en liquéfaction. La voiture de Macron est coursée par les Gilets Jaunes le 4 décembre à Puy-en-Velay, en Auvergne. La jeunesse descend dans la rue dès le lundi 3 décembre. Des centaines de lycées sont bloqués. Des dizaines de milliers d’adolescents opposés à la sélection dans les universités rejoignent la révolte. Et la répression est d’une brutalité sans précédent. Des milliers de mineurs sont arrêtés en quelques jours. Les images de la rafle de Mantes-la-Jolie font le tour du monde. Cinq lycéens sont éborgnés par des tirs policiers. Un par jour de la semaine scolaire.

Au sommet de l’État, c’est la terreur. Tout le monde ne pense plus qu’à l’Acte qui vient. Celui du 8 décembre. On prépare un bunker à l’Elysée pour le couple présidentiel. Au cas où. La police spéciale surveille les égouts parisiens, de peur que les Gilets Jaunes ne prennent d’assaut le palais par le sous-sol. Un hélicoptère est prêt, dans la cours, pour exfiltrer Macron.

Pas d’organisateurs. Pas d’interlocuteurs. Juste ce message adressé à Macron : « on vient te chercher chez toi ». Le 8 décembre, les blindés sont déployés dans Paris. Près de 100 000 policiers quadrillent le territoire. Des brigades spéciales attaquent les manifestants avec une violence inouïe, tirant des balles en caoutchouc en série. Le soir du 8 décembre, la peur est tellement grande qu’au gouvernement, on se félicite que l’Élysée n’ait pas été pris par les Gilets Jaunes. Mais les dégâts matériels dans la capitale dépassent tout ce qui avait été vu auparavant. Autour de 10 millions d’euros.

ARRIÈRE GARDE

« Poujadistes », « beaufs », « racistes ». Alors que le pays bascule, la gauche est sidérée par un mouvement qui bouscule toutes les formes classiques. Face à l’inconnu, les milieux de gauche éprouvent une peur bleue de sortir des certitudes militantes et de leur entre-soi confortable. En décembre, les directions syndicales font même bloc derrière le gouvernement. Le numéro 1 de a CGT se soumet publiquement à l’Élysée, lors d’une conférence médiatique entre « partenaires sociaux », et assure qu’il ne soutiendra pas les Gilets Jaunes, alors même que de nombreux militants CGT s’impliquent sur les ronds-points. Pour des dizaines de milliers de Gilets Jaunes, rien ne sera plus comme avant.

Le soulèvement sera écrasé par une violence d’Etat jamais vue depuis des décennies contre un mouvement social. Plus de 10 000 arrestations. Des milliers de peines de prison. Des centaines de milliers de munitions tirées. Des mutilations à vie. Malgré cela, la vague de colère va durer pendant plus d’un an. Il y aura les coups d’un boxeur dans une ligne de gendarmes et l’engin de chantier dans un ministère. La loi « anti-casseurs » et les milliers de garde-à-vue. Les grands-mères piétinées par la police et les lycéens gravement blessés. Les manifestations interdites et les peines exemplaires. Le Grand Débat National et les conclusions présidentielles : « intensifier » la politique menée. Il y aura des dizaines « d’actes » chaque samedi.

Deux années ont passé depuis le 17 novembre 2018. Et même si l’on entend moins les Gilets Jaunes, sauf quand les médias les dénigrent, rien ne sera comme avant. A l’heure de l’état d’exception permanent, des destructions sociales, du confinement et de l’extinction progressive des libertés, le soulèvement des Gilets Jaunes reste la dernière grande révolte populaire incontrôlable, le dernier moment où un mouvement a failli renverser le pouvoir en France. Les Gilets Jaunes n’ont pas disparu et la colère est intacte. Tout reste possible.

Cet article est extrait du numéro de notre revue spéciale Gilets Jaunes, que vous pouvez commander à cette adresse : https://nantes-revoltee.com/le-journal/

Photos : Maka, Marin Driguez, Presse.

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