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🇩🇿 8 MAI1945 : LE MASSACRE DE SÉTIF, GUELMA ET KHERRATA EN ALGÉRIE

mai 10, 2022

Devoir de mémoire


Ce dimanche 8 mai, nous avons commĂ©morĂ© une date historique importante : la capitulation du RĂ©gime nazi et fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’est aussi la date, beaucoup moins connue, de l’un des plus grands massacres colonial jamais commis par la France. Le jour mĂŞme de l’armistice de 1945, des dizaines de milliers d’AlgĂ©riens sont tuĂ©s par l’armĂ©e et la police française, dans les villes de SĂ©tif, Guelma, Kherrata. Après cette journĂ©e fatidique, l’amorce de la Guerre d’AlgĂ©rie a dĂ©jĂ  commencĂ©.

Ce jour lĂ , au petit matin, près de 10 000 personnes se rassemblent Ă  SĂ©tif, ville du nord-est de l’AlgĂ©rie, et manifestent, profitant de la victoire sur le nazisme pour rĂ©clamer leur propre libĂ©ration. Un dĂ©filĂ© pacifique, sans arme, aux cris de «IndĂ©pendance» ou encore «LibĂ©rez Messali Hadj», un leader algĂ©rien emprisonnĂ©, «L’AlgĂ©rie est Ă  nous». Pour la première fois, le drapeau algĂ©rien est brandi dans la rue : l’Ă©tendard vert et blanc.
Les policiers attaquent alors la foule pour arracher le drapeau. Un inspecteur tire et abat le porteur : un jeune scout de 22 ans. C’est la panique. Un car de gendarme fauche d’autres manifestant-es. Des colons ouvrent le feu sur la foule. Une milice d’europĂ©ens est armĂ©e, des forces policières sont dĂ©ployĂ©es. La manifestation se transforme en Ă©meute. 23 EuropĂ©ens sont tuĂ©s et 35 AlgĂ©riens. Le couvre-feu est instaurĂ© pour les musulmans et le commissaire de la ville dĂ©crète que chaque mouvement jugĂ© suspect peut provoquer un tir.

L’armĂ©e reprend le contrĂ´le Ă  SĂ©tif, mais la colère gronde dans les villages de Kabylie, puis Ă  Guelma et Kherata. Ă€ Guelma, des pancartes cĂ©lèbrent la victoire des alliĂ©s ainsi que leurs drapeaux entourant un drapeau algĂ©rien, et le cortège se dirige vers le monument aux morts. Le sous-prĂ©fet, qui sera plus tard Ă  la tĂŞte du groupe terroriste d’extrĂŞme droite OAS, sort une arme et tire. Plusieurs morts, suivies d’arrestations et d’exactions.

Ă€ Kherrata, les colons europĂ©ens prennent peur et s’arment jusqu’aux dents, alors qu’aucune manifestation n’est encore organisĂ©e. Un couvre-feu est annoncĂ©, ce qui provoque une mobilisation Ă  l’aube du 9 mai. Des fusillades ont lieu. En riposte, des militaires sont attaquĂ©s. Les automitrailleuses de l’armĂ©e française se mettent Ă  tirer sur la population, des bombardements tombent sur les montagnes. Au mĂŞme moment, des navires tirent 8800 obus depuis la mer sur la rĂ©gion de SĂ©tif. Il y a des arrestations de masse, des exĂ©cutions sommaires, des prisonniers jetĂ©s d’une falaise. Des villages kabyles sont incendiĂ©s et rasĂ©s. La torture se gĂ©nĂ©ralise. L’armĂ©e organise des cĂ©rĂ©monies de soumission oĂą tous les hommes doivent se prosterner devant le drapeau français.

La rĂ©pression, justifiĂ©e par la mort d’EuropĂ©ens, est terrible. La presse française parle de «terrorisme» algĂ©rien. Le quotidien du PCF L’HumanitĂ© assure mĂŞme que les Ă©meutiers sont des sympathisants nazis. L’armĂ©e française se dĂ©chaĂ®ne sur les populations de la rĂ©gion et tue sans distinction. Les violences durent tout le mois de mai, dans tout le pays, et font des dizaines de milliers de victimes. Rappelons que dans le gouvernement français se trouvent, aux cĂ´tĂ©s de de Gaulle, les socialistes et le PCF. Au total, 102 EuropĂ©ens ou militaires auraient Ă©tĂ© tuĂ©s. Du cĂ´tĂ© algĂ©rien, tant de corps ont disparu qu’un dĂ©compte est impossible. Les morts sont estimĂ©s entre 10000 et 45000.

L’Ă©crivain Kateb Yacine racontera : «J’avais vingt ans. Le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l’ai jamais oubliĂ©. LĂ  se cimente mon nationalisme […] En organisant une manifestation qui se voulait pacifique, on a Ă©tĂ© pris par surprise. Les dirigeants n’avaient pas prĂ©vu de rĂ©actions. Cela s’est terminĂ© par des dizaines de milliers de victimes. Ă€ Guelma, ma mère a perdu la mĂ©moire…» Albert Camus, Ă©crivain et fils de petits colons, est le premier Ă  dĂ©crire les massacres dans la presse française. Il n’est pas entendu.

Le 8 mai 1945, l’Empire français a organisĂ© une rĂ©pression prĂ©ventive, avec une infinie violence, pour briser toute rĂ©sistance en AlgĂ©rie dans des rivières de sang. Cela n’a pas fonctionnĂ©, 17 ans plus tard, l’AlgĂ©rie arrachait son indĂ©pendance. Le 8 mai 2022, dans un pays racorni autour de dĂ©bats xĂ©nophobes et d’un roman national frelatĂ©, il reste difficile de parler des crimes commis par l’État français dans ses colonies.