Nantes Révoltée

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Je suis Cléone…

novembre 4, 2019

Je suis Cléone, originaire du Congo, maronne à l’âge de 35 ans. J’ai fui le maître et ses chaînes, M. Galibert, le 30 avril 1766.

Partout dans les rues cet avis fut placardé comme chaque fois qu’un frère ou une sœur se faisait la tchave :

Saint-Domingue, Affiches américaines – 1766-04-30
Une Négresse nommée Cléone, baptisée sous le nom de Marie-Jeanne, nation Congo, âgée de 35 ans, petite taille, ayant une cicatrice à une main entre le pouce & le doigt index, étampée AYMERY S. MARC, est maronne depuis trois semaines. Ceux qui la reconnoîtront, sont priés de la faire arrêter & d’en donner avis à M. Galibert, Négociant au Cap, ou à M. Dulary à S. Marc.

On ne me retrouva jamais. Les babtous ces bâtards m’ont pas québar ; leurs larbins, ni leurs ienchs m’ont pétée ; j’ai cavalé, j’ai gagné les montagnes où j’ai rejoint les autres marronnes et les autres marrons. Le 14 août 1791, à Bois-Caïman, je fus bien sûr avec les marrons et les maronnes qui fomentèrent la révolte ; j’ai été avec Boukman à la cérémonie vaudou, j’ai été avec la mambo Cécile Fatiman, j’ai fait le pacte de sang, j’ai signé le pacte dans le sacrifice d’un cochon noir.

À Haïti bien sûr avec les révolutionnaires, au mexique avec Zapatta, en Chine avec les Boxers, en Angleterre avec mes sistas les suffragettes du Self-Defense Club, en Algérie contre l’impérialisme français, en Espagne aux côtés de celles et ceux qui ont combattu les fascistes et la dictature de Franco, au Chili avec les résistantes et les résistants au régime de Pinochet soutenu par les ricains, au Rojava… de ouf j’ai cavalé !

Partout où des individus avaient compris qu’on ne négocie pas dans la loi du maître qui la réajuste, sa loi, à sa convenance, selon les situations et son avidité. Partout où des individus avaient refusé les règles tronquées d’un jeu pipé qui les oppressait, les tuait, les endormait… Partout où des individus en avaient fini de sagement réclamer justice à la justice du maître — réclame-t-on justice à la main qui vous étrangle !? On la coupe. Partout où des individus avaient jeté leur chair dans la bataille, avaient levé leur corps pour exploser leurs chaînes, défoncer les structures étatiques qui justifiaient ces chaînes et niquer la police qui défendait ces structures… Partout j’ai mené ma folle cavale.

De la moindre grève à la plus petite rebuffade, toute pompe j’ai cavalé. D’émeutes en soulèvements, de mutinerie en insurrections… avec les communardes en 1871, et sur chaque barricade j’ai été là ! Derrière le premier cacatov de Gilet Jaune — je suis Fouquet’s ! — parmi les émeutiers de 2005 et les lycéennes et les lycéens de Mante-la-Jolie, de Grenoble, d’Aulnay-sous-Bois, de Bergson… j’ai été de toutes les révoltes. Et je ne suis pas seule. Vous n’êtes pas seules, vous n’êtes pas seuls.

Chaque fois que s’est levée la chair, notre horde se renforçait. Lorsqu’un corps se mettait en travers du pouvoir dans une usine, lorsqu’un corps se cabrait dans le Mac-do le plus pourri de la banlieue la plus abandonnée, lorsqu’un corps s’entêtait devant le canon d’un LBD… lorsqu’un corps se dressait, il se dressait puissant de nous toutes, il se dressait chargé de nous tous. Il s’élançait, ce corps, plein des autres marrons, fort des autres marronnes, hérissé de la mémoire des esclaves déportées dans les colonies, chaud du souvenir des communards… Sur les Champs Elysées on était là ! À Alger, au Soudan, à la zad de Notre-Dame-des-Landes, au Panthéon avec les Gilets Noirs, au Chiapas, au Palais de la femme, à Hong Kong… on était là !

Partout où nos corps se sont soulevés contre la tyrannie du patriarcat, nous avons attaqué la norme, nous avons brisé la laisse de l’identité civile. Ni monsieur, ni madame ! Queer n’est pas une fonction, fuck tes cases. Non, blanc blaireau, tu ne nous gères pas, tu ne me gères plus. Nous poussons sauvages. Au fil des luttes, notre puissance ne cessait de se renforcer. Avec nous la mémoire des femmes assassinées par les bourreaux du patriarcat, celle d’Adama Traoré, de Marielle Franco, de Steve Maia Caniço, de Zineb Redouane, avec nous les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants disparus dans la méditerranée. Chaque fois que nous nous sommes relevés nous avons intensifié nos désirs, notre seum, notre histoire, nos liens et nous avons gagné.

Je suis Cléone et j’ai vu le maître sénile occidental, détruire les mondes multiples d’avant l’expansion de son commerce international. J’ai vu le mâle blanc, ce dégénéré, coloniser les corps pour épandre sa toxicité, détruire la biodiversité en imposant partout sur la planète une langue d’asphalte monochrome et unicellulaire. Je suis Cléone, l’histoire de la puissance d’agir, des mondes multiples et désirables.

Je me souviens en 2019 qu’en France un autre grand bourgeois, premier d’la classe dont l’histoire n’a pas retenu le nom, joua une fois encore au pyromane en soufflant sur les braises de la haine et du racisme. Il se rêvait tyran, réélu en 2022 sur les cendres d’un pays en ruine et divisé. Ces élections n’eurent jamais lieu.

Après les grands incendies de l’été 2019, les forêts du monde dévastées, le nuage du libéral-fascisme se déplaça sur la ville de Rouen. De cette métastase capitalistique, longue de 22 km et de 6 km de large, ruisselait la morgue et la malfaisance du maître.

Nuages lacrymogènes, nuage d’amiante, fumées hydrocarbures, incendies de forêts, quartiers populaires assiégés, opposants brutalisés, manifestants criminalisés… nasses par les milices zombies, plus nous suffoquions, plus se dessinait notre commune destinée : déchirer l’horizon funèbre du capitalisme.

En phase terminale, le patriarcat et le capitalisme n’arrivaient plus à dissimuler la relation directe entre pouvoir et hiérarchie, oppression et destruction du vivant. Les populations opprimées, de plus en plus lucides, descendaient dans les rues.

Gilets jaunes, gilets noirs, esclaves en fuite, protester, ouvrières, zadiste, précaires, lycéennes, écologistes radicaux… nous étions l’épaisseur historique de nos luttes. De Hong Kong au Chili, du Liban à l’Équateur, de l’Irak à la Catalogne… nous étions des millions armées de nos mains, armés de courage, de parapluies, de mémoire, de pavés, de gilets, de malice populaire…

Et plus dans les rues, sur les rond-points… nous nous rencontrions, nous nous reconnaissions, nous tissions de nouvelles amitiés, nous renforcions des complicités… plus devant les prompteurs affolés aboyaient ses chiens de garde. Et plus ses chiennes de gardes dans la lucarne s’égosillaient, plus le capitalisme thésaurisait dans sa fuite en avant, ravages, meurtres, nihilisme…

Le pouvoir et ses valets chiaient de trouille. Je me souviens en 2018 en France, l’hélico dans le jardin de l’Élysée. En 2019 toujours en France le ministère de l’intérieur — en plus des cargaisons usuelles de grenades, LBD, lacrymogènes — passait commande de 25 millions de cartouches pour fusil d’assaut… Dans le même temps à Hong Kong, le pouvoir faisait tirer, déjà, sur ses opposants à balle réelles. Testament dans la poche, les jeunes protesters pourtant se battaient.

En France, le président ni ses ministres ne pouvaient plus visiter un recoin du pays sans que le village soit colonisé par les forces de l’ordre et ses habitants confinés chez eux. Les flics en venaient à crever des ballons d’anniversaire au prétexte qu’ils étaient jaunes. Quand on lance sur ses enfants, les chiens, les grenades ; quand on les tire au LBD, qu’on les agenouille mains derrière la tête, qu’on envoie sur ses gosses ses milices de BACqueux… c’est qu’on a perdu son sang froid, sa dignité, qu’on se fait dessus.

Nous le savions, il était indispensable et possible de vivre autrement. Chacune devait entreprendre sa traversée, chacun devait se départir de l’assignation à se zombifier. L’intelligence collective produisit concrètement un paysage des plus désirables.

L’autonomie fut le principe actif d’une reconnexion vitale avec le réel. Ce fut long, compliqué, mais pas à pas, rue par rue, bloc après bloc… à base d’émeutes, de cantines populaires, d’occupations, de grèves sauvages, de ZAD, de collectifs de quartier, de sabotages… nous sommes parvenus à libérer tous les corps.

Plus personne n’avait a craindre d’apparaître dans sa singularité, autant de races et de sexualités possibles que d’individus. C’est la multiplicité des conditions d’existences qui permit d’amortir le choc de la catastrophe écologique et d’en finir avec la nécropolitique des oppresseurs. La substitution d’un monde gouverné par le manque au profit d’un monde de désirs a sauvé les vivants. Forts de la solidarité de toutes nos luttes dans le monde, un nouveau continent d’auto-défense émergeait. Seule comptait la puissance historique de nos luttes, notre puissance d’agir retrouvée, notre rage.

Je suis Cléone et c’est depuis le turfu que je vous parle — à force de cavales, de cavales et de révolutions, je suis allée loin… — je vous parle, depuis bien après ce 2022 qui n’a jamais eu lieu. Depuis là je vais vous raconter comment nous avons gagné.

Ma petite cicatrice entre le pouce et l’index, je l’ai toujours, mais de maison toujours pas… je poursuis mon évasion, je prolonge ma cavale, j’éprouve ma liberté. Je n’ai pas de maison, je posterai cette histoire, la nôtre, sur des sites amis.

Mon visage comme la nuit est insaisissable et comme elle mon récit sera nomade,

Cléone

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